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L'EDUCATION EN TEMPS DE CRISE PROLONGEE : DEFI STRUCTUREL ET REPONSES ADAPTATIVES

  • Théo Chaix
  • 19 févr.
  • 5 min de lecture

L’éducation n’est pas un privilège. C’est un droit reconnu par la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989 et par la Convention de Genève sur le statut des réfugiés de 1951. Ces textes sont clairs : même en situation de crise, un enfant reste un sujet de droits et doit pouvoir accéder à l’école.


Pourtant, la réalité est souvent très différente. D’après les données du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), environ 48% des enfants réfugiés en âge d’être scolarisés n’ont aujourd’hui accès à aucune éducation stable. Cela représente au moins 12,4 millions d’enfants. Beaucoup vivent l’exil, l’insécurité et parfois des traumatismes tout en montrant un réel désir d’apprendre, comme le soulignent de nombreuses enquêtes menées dans les camps de réfugiés.


Il existe donc un fort écart entre le droit à l’éducation et son application concrète. La question n’est plus de savoir si l’éducation est nécessaire en situation d’urgence, mais comment elle peut être assurée de manière durable et digne dans des contextes où les ressources manquent.


Classe dans le camp Kyaka II, Ouganda

Des infrastructures insuffisantes face à des besoins accrus

Dans les crises prolongées, qu’elles soient liées à des conflits, à des déplacements forcés ou à des catastrophes climatiques, les écoles sont souvent gravement touchées. Lorsqu’elles existent encore, elles prennent parfois la forme de bâtiments endommagés, de tentes ou d’espaces improvisés. Les classes sont souvent surchargées, avec parfois 50 à 80 élèves. Certaines zones ne disposent d’aucun lieu d’apprentissage.


À cela s’ajoute un manque important de matériel scolaire. Manuels, cahiers ou stylos sont souvent difficiles à obtenir. Cette pénurie a des conséquences directes sur l’apprentissage : elle réduit le temps de travail réel et complique le suivi scolaire, comme l’ont montré plusieurs études menées par l’UNICEF.


Pour répondre à ces besoins, des organisations humanitaires distribuent des kits scolaires. Ces actions permettent de redonner un minimum de normalité aux enfants. Toutefois, elles restent des solutions temporaires, qui ne règlent pas les problèmes de fond du système éducatif en situation d’urgence.


Certaines initiatives privées existent également, comme les campagnes « buy one, give one », où l’achat d’un produit permet de financer des fournitures scolaires. À titre d’exemple, des marques comme Bixbee ou Elephant Branded ont soutenu, via des partenariats associatifs, des programmes de dons de sacs ou de matériel scolaire dans des pays tels que la Thaïlande, le Rwanda ou le Honduras. Si ces initiatives contribuent ponctuellement à atténuer le manque de matériel, leur portée demeure limitée et ne peut remplacer des politiques éducatives humanitaires à grande échelle.


Un problème central : le manque de financement

Les difficultés de l’éducation en situation d’urgence ne sont pas seulement matérielles. Elles sont surtout liées à un manque chronique de financement. Dans un contexte international où les priorités sont souvent sécuritaires ou militaires, l’éducation passe au second plan.


Selon l’UNHCR, l’éducation ne reçoit qu’environ 3% du financement humanitaire mondial, alors qu’au moins 6% seraient nécessaires pour assurer un accès minimal à l’école. Ce sous-financement rend les programmes éducatifs très fragiles et facilement interrompus.


Pour faire face à cette instabilité, certaines organisations ont adopté des solutions mobiles et flexibles. C’est ainsi que de vieux bus, transformés en salles de classe itinérantes, permettent ponctuellement de faire classe malgré les déplacements de populations. À Bagdad, par exemple, une ONG a converti un bus scolaire en « Hope Bus ». En remplaçant les sièges par des pupitres et des tableaux. Ce dispositif parcourt les quartiers de familles déplacées où les enfants sont souvent exclus du système éducatif. Chaque jour, une cinquantaine d’élèves y reçoivent des cours de lecture, d’écriture, de mathématiques et de sciences, tout en bénéficiant d’un soutien psychosocial essentiel.


Le rôle essentiel des enseignants

Une école ne repose pas uniquement sur des bâtiments. Elle se base avant tout sur les enseignants. Dans les contextes d’urgence, le manque d’enseignants formés est un phénomène global, observé dans l’ensemble des régions touchées par des crises. Il est particulièrement marqué dans les pays qui accueillent d’importantes populations réfugiées, et où les systèmes éducatifs sont déjà fragilisés.


Toutefois, cette pénurie ne se limite pas à ces régions : même dans des contextes disposant d’infrastructures scolaires plus solides, les enseignants sont rarement formés à la gestion de classes hétérogènes et à l’accompagnement psychosocial d’enfants ayant vécu des traumatismes. Or, en période de crise, leur rôle ne se limite pas seulement à l’enseignement des matières scolaires.


Grâce à leur présence régulière, les enseignants recréent des routines et un rythme quotidien, essentiel pour des enfants ayant vécu des ruptures brutales. Ils facilitent aussi la cohabitation entre différentes cultures et langues, et sont souvent les premiers à repérer des situations de grande vulnérabilité.


Les études menées par l’UNICEF et l’INEE montrent que les enseignants jouent un véritable rôle de protection. Cependant, l’impact à long terme de cette charge supplémentaire sur leur santé mentale et sur la qualité de l’enseignement reste encore peu étudié


Adapter les contenus aux réalités vécues

Les enfants réfugiés n’arrivent pas à l’école dans les mêmes conditions que les autres élèves. Leur parcours est souvent marqué par la violence, la perte de proches et l’exil. Cela a des conséquences importantes sur leur capacité à se concentrer, à mémoriser et à se projeter dans l’avenir. De nombreuses études en psychologie de l’enfant en situation de crise montrent que le fait d’être exposé de manière répétée à des événements traumatisants perturbe gravement les apprentissages. Dans ce contexte, appliquer strictement les programmes scolaires classiques n’est donc pas toujours adapté.


C’est pourquoi les programmes d’éducation d’urgence sont souvent adaptés. Ils se concentrent sur les apprentissages essentiels comme la lecture, l’écriture et les mathématiques de base. Ces compétences sont indispensables pour la vie quotidienne et pour une éventuelle réintégration dans un système scolaire classique. 


À cela s’ajoutent des enseignements liés à la vie quotidienne : hygiène, santé, prévention des violences ou résolution pacifique des conflits. Les activités artistiques et sportives jouent aussi un rôle important, car elles permettent aux enfants d’exprimer leurs émotions et de recréer du lien social.



Centre d'apprentissage, Bangladesh

La langue, un enjeu majeur de l'exil

L’exil pose aussi la question de la langue. De nombreux enfants réfugiés ne maîtrisent pas la langue du pays d’accueil, ce qui peut renforcer leur isolement et mener au décrochage scolaire.


Pour y répondre, les écoles mettent en place des dispositifs de transition linguistique. L’apprentissage se fait progressivement, souvent en s’appuyant sur la langue maternelle de l’enfant. Des activités ludiques et visuelles permettent de limiter les difficultés et de redonner confiance.


Dans ce contexte, l’école devient plus qu’un lieu d’apprentissage. Elle devient un espace sécurisant, où l’enfant peut retrouver un sentiment d’appartenance.


Conclusion

L’éducation en situation d’urgence n’est ni un luxe ni un élément secondaire. Elle constitue une réponse essentielle face à des crises qui menacent durablement l’avenir des enfants réfugiés. Malgré de nombreuses difficultés, l’école parvient à exister grâce à des solutions flexibles, des programmes adaptés et un accompagnement attentif. Elle dépasse alors sa fonction académique pour devenir un lieu de stabilité, de protection et de reconstruction.


Théo Chaix


Image © - Theirwolrd.org / UNICEF / Sujan

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